Femmes de ma vie.

On ne choisit pas sa famille. Il est des fratries où la bonne entente est au rendez-vous, où la présence des uns suffit à faire le bonheur des autres. Il en est d’autres où l’air n’est plus respirable lorsqu’on se trouve dans la même pièce.

Et puis il y a ma soeur et moi, comme au milieu de tout ça.

Cet entre-deux étrange me gêne aux entournures. Je ne suis jamais vraiment à l’aise avec elle, je lui suis étrangère. Notre charmant petit build-up de non-dits, de jalousies et d’inconsciente tyrannie a pavé la voie à une relation superficielle et distante, au sens le plus littéral du terme.

Avec mes yeux d’adulte, je suis aujourd’hui bien incapable de nous situer dans le prisme sororal. C’est comme ça. Ma chance, c’est que la vie a mis sur ma route d’autres femmes qui ont joué un rôle décisif dans la construction de mon moi-quand-je-serai-grande. L’une est plus que ma meilleure amie, l’autre mon premier mentor, et il y a enfin ma cousine.

Ce sont mes soeurs de coeur.

V.

J’ai rencontré V. à La Sorbonne, où j’étudiais les langues étrangères. Elle avait un piercing au menton et des yeux bleus fluo. Je la trouvais très belle et très cool, j’ai eu immédiatement envie d’être son amie. C’était aussi une fille brillante, toujours en tête du peloton des meilleures élèves, le tout en sortant dans les clubs parisiens les plus hype. Cerise sur le gâteau, elle fricotait avec les gars d’un groupe pop-rock pas mal en vogue à l’époque. La classe.

Je ne sais plus exactement à quel moment on a commencé à se voir de plus en plus régulièrement, mais on a pris le pli. On se confiait beaucoup l’une à l’autre, j’aimais son esprit analytique et très tourné vers les émotions, les ressentis. Notre relation amicale montait crescendo et peu à peu, sa présence est devenue quotidienne, via des tchats interminables, des mails-romans-fleuves et des discussions à bâtons rompus autour de verres de vin.

Et puis un soir on est sorties ensemble et je me suis faite violer dans le club où on était sensées s’amuser. Elle m’a prise dans ses bras, a séché mes larmes, m’a bordée dans mon lit. Elle ne m’a plus lâchée. Elle n’a jamais douté une seule seconde de ce qui était arrivé quand d’autres ont soigneusement évité le sujet. Le fait qu’elle ait été présente au moment où ma vie a pris un tournant irréversible la rend spéciale. J’ai vu en elle bien plus qu’une amie, et notre relation actuelle ne fait que renforcer cette sensation.

J’ai déménagé deux fois depuis que nous nous sommes rencontrées: une fois à 11 000 km d’elle, la seconde, à 8 000. Et pourtant, je n’ai jamais été aussi proche de quelqu’un.

Tous les jours, plusieurs fois par jour, on s’écrit. Elle sait tout. Tous les détails, tous mes doutes, toutes mes failles. On est honnêtes l’une envers l’autre tout en continuant de prendre des pincettes, en s’excusant quand on monopolise le temps de parole, ou quand on radote un peu trop. Mais la vérité c’est que ça ne dérange jamais aucune de nous deux. Sa présence m’est indispensable, c’est mon tuteur, ma soeur spirituelle.

C.

J’ai travaillé avec C. pendant un peu plus de 2 ans. Une agence de publicité tendance, mon entrée dans le monde des directeurs artistiques et de la cocaïne sur le bureau du boss. J’étais toute jeune, j’avais envie de tout apprendre, de tout savoir faire. C. m’a tout expliqué.

C. a 6 ans de plus que moi, un sourire franc, une voix rauque et un rire qui fait trembler les murs. Ses yeux pétillants cachent une vie qui ne l’a pas épargnée. Je pense ne jamais l’avoir entendue se plaindre.

C. a été ma première mentor. Sa patience, sa bienveillance et sa confiance en moi m’ont permis de devenir la professionnelle efficace que je suis aujourd’hui. Elle m’a tout appris, m’a guidée, m’a pris par la main avant de me laisser sauter dans le grand bain sans flotteurs – tout en me regardant depuis le plongeoir, applaudissant mes réussites des deux mains.

Elle m’appelait «Mon pitit» en prenant une voix de maman qui s’adresse à son bébé. J’adorais ça.

C. est enthousiaste pour tout. Plus dynamique tu meurs. Elle m’a sortie de situations compliquées avec panache, elle m’a fait pleurer de rire et m’a consolée quand je pleurais vraiment. Quand elle a compris que malgré notre complicité magique, je ne m’épanouissais plus dans mon travail, elle m’a aidée à changer d’emploi.

Je l’ai toujours connue célibataire et heureuse de l’être, hyper libre. Elle avait vécu une très longue histoire qui s’était terminée en belle amitié, et sa sagesse m’a beaucoup aidée à des moments charnières de mes propres relations. Si depuis elle a rencontré son mari et qu’elle est devenue maman, elle m’appelle toujours «Mon pitit», et j’adore toujours autant ça.

J.

Je parlais du fait de ne pas choisir sa famille. Eh bien, toi, J., sache que je te choisirais à tous les coups.

Ma cousine J. a de très longs cheveux noirs qu’elle rassemble depuis des années en un gros chignon lousse, tenu par des baguettes chinoises ou des stylos, selon l’outil à dispo. Ses grands yeux marrons clairs sont dessinés à l’eye liner, et ses boucles d’oreilles sont énormes. Elle roule ses clopes à la vitesse de l’éclair, elle mange tout doucement et elle adore les huîtres depuis qu’elle est toute petite.

Elle a toujours eu du goût, un style différent des autres, plus affirmé, J. portait des jeans en léopard bien avant que ce soit un motif rendu cool et elle connaît la discographie de Gainsbourg et Bashung sur les bout des doigts. J. est sensible, douce et drôle, attentive et attentionnée. Elle est mystérieuse et elle a rendu fous plein de garçons.

J. a passé des heures à me lire à voix haute le livre de Roald Dahl, James et la grosse pêche.

J. m’a fait faire du stop à 13 ans dans une station balnéaire française connue pour son tourisme sexuel.

J. m’a expliqué, dans une lettre envoyée depuis la Grèce où elle faisait un stage de théâtre, comment détendre mon bassin lors de ma première expérience sexuelle.

J. est mon rayon de soleil quand elle m’appelle sur Sametime avec sa petite tête pas réveillée.

J. c’est aussi une des femmes les plus courageuses que je connaisse. Amoureuse de l’amour et de la vie, elle traverse les tempêtes de la vie avec une dignité qui force le respect. Je suis raide dingue d’elle, ma cousine, mon amie, ma soeur choisie.

📷@sam-manns

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